SCEAUX (92) - REVUES
Bernard de VAULX
"L'histoire du Domaine de Sceaux"
La Revue Française, 27 juillet 1924, n° 30, p. 98-99
31 x 23,8 cm
Ham-Paris, collection Beaurain
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" Du haut des tours de Notre-Dame la banlieue Sud apparaît comme une oasis dans la ceinture d'agglomérations ouvrières et industrielles qui entoure Paris. A l'Est et à l'Ouest, malgré les bois de Vincennes et de Boulogne, au Nord surtout, par un ciel calme, un épais brouillard de fumées traîne entre la forêt des cheminées d'usines. Au Sud rien de pareil.
Très vite après la porte d'Orléans, on voit diminuer peu à peu, puis presque disparaître, les groupes de maisons de rapport, et leur succéder des jardins, des parcs, des champs, de vrais champs. Passé Bourg-la-Reine, à 12 kilomètres de l'obélisque de Louqsor, en juin, l'odeur des foins embaume, les épis verts du jeune blé penchent leur lourde tête ; plus tard en juillet, en août, les arbres des innombrables jardins plient sous leurs fruits. En septembre on vendange. On y chasse aussi.
C'est dans ce coin privilégié que le département de la Seine vient d'acheter le domaine de Sceaux, l'un des plus beaux des environs de Paris, par son étendue de 228 hectares, par les merveilles qu'il contient encore, par les grands souvenirs et les amusantes anecdotes qu'il évoque.
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L'histoire de Sceaux s'incorpore à celle de l'art français, et même un peu à celle du pays, à dater de l'acquisition par Colbert de la baronnie de Sceaux au duc de Tresmes en 1670.
Colbert y trouva un château construit à la fin du XVIe siècle. Pensait-il à Fouquet ? Toujours est-il que la demeure ne lui sembla point assez belle.
Il confia à Perrault le soin de l'agrandir et à Le Brun celui de l'orner. Du château proprement dit, construit sous Colbert, il ne reste plus rien aujourd'hui. Les estampes du temps nous montrent qu'il était de proportion imposante et harmonieuse. Il se composait de cinq corps de bâtiment avec toit à la Mansard, auxquels on accédait par une grande avenue.
A défaut du château, nous pouvons voir aujourd'hui deux très beaux morceaux d'architecture :
Le pavillon de l'Aurore et l'Orangerie.
Le pavillon, salon de repos circulaire, à douze hautes fenêtres, est surmonté d'un dôme élégant. La décoration de la coupole est due à Le Brun. Elle met en scène des figures mythologiques qui font cortège au char de l'Aurore.
L'orangerie, d'apparence solide et majestueuse, est moins bien conservée pourtant. Son toit menace ruine. Nous verrons tout à l'heure qu'elle a été le théâtre de grandes choses.
Le Nôtre avait été chargé par Colbert de dessiner le parc. La disposition générale rappelait celle de Versailles. Le Nôtre avait aménagé une série de terrasses par lesquelles on descendait au parc où, parterre d'eaux, bassins, tapis verts formaient un ensemble plein de grandeur. Il y avait une merveille, c'étaient les cascades. Coysevox en avait taillé les motifs. L'onde émergeait de deux fleuves, œuvres du grand sculpteur et, tombant de bassin en bassin, venait échouer dans un octogone de dix arpents qui communiquait avec le grand canal. Des talus gazonnés marquent aujourd'hui seuls la place de ces cascades. Mais, comme le faisait remarquer M. Debidour dans un récent article, l'ordonnance des terrasses et des parterres est encore écrite sur le terrain, les trois miroirs d'eau reflètent toujours le ciel. Au-delà un immense tapis vert court, comme jadis, jusqu'aux parages de Châtenay. Quant au grand canal, il s'étend encore entre une double rangée de beaux arbres et l'octogone brille toujours en sa solitude, peuplée de statues mutilées.
Quel cadre merveilleux ! Durant près d'un siècle des fêtes somptueuses y furent données.
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Colbert, travailleur infatigable qui se frottait les mains de joie quand il voyait une pyramide de dossier couvrir son bureau, laissait peu de temps aux plaisirs et aux divertissements. Aussi bien, sous son règne à Sceaux, les grandes réceptions furent-elles rares.
Deux sont célèbres toutefois et signalées au Nouveau Mercure galant. En juillet 1677, une fête magnifique eut lieu en l'honneur du roi. On joua Phèdre dans l'Orangerie. Si nous en croyons le Nouveau Mercure galant, Colbert eut l'honneur d'entendre dire à Sa Majesté "qu'elle ne s'était jamais plus agréablement divertie". Au mois d'octobre, de la même année, Colbert, qui venait d'être élu à l'Académie, reçut ses collègues en grande pompe.
Mais le grand ministre préférait l'intimité de quelques amis. Il était alors impitoyable pour les visiteurs inattendus, fussent-ils de marque. On rapporte cette anecdote : "Colbert avait mené à Sceaux Boileau et Racine. Il était seul prenant un plaisir extrême à les entendre quand on vint lui dire que l'évêque de ... demandait à le voir. "Qu'on lui fasse voir tout, hormis moi", répondit-il.
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L'époque la plus brillante de Sceaux fut le règne de la duchesse du Maine. Cette petite fille, ambitieuse, enjouée et fort remuante, du grand Condé, avait acheté Sceaux aux héritiers de Seignelay en 1699, pour venir y bouder le grand Roi. Qu'avait-elle donc à lui reprocher ? De n'avoir pas été encore assez généreux avec le duc du Maine, le second des enfants qu'il avait eu de Mme de Montespan ! Louis XIV avait pourtant autorisé le duc du Maine à siéger au Grand Conseil. Ce n'était pas suffisant. La duchesse, aussi ambitieuse qu'elle était menue - ses ennemis l'appelaient "poupée du sang", à cause de sa petite taille- voulait son mari sur le même rang que le Dauphin. Dépitée, elle quitta la Cour, prête au combat, et mit un emblème agressif : une mouche à miel entourée d'une devise italienne tirée de l'Aminte : Piccola si, ma fa puo gravi li fente (Elle est petite, mais elle pique bien).
Elle se retira d'abord au château de Clagny à Versailles, puis à Sceaux, où elle eut bientôt une petite cour qui rivalisa d'élégance avec celle de Versailles.
' Son premier soin, écrit le général de Piépape dans sa belle étude sur la duchesse du Maine, Une petite fille du Grand Condé, fut de grouper autour d'elle une société de lettrés et de savants, de régner en souveraine dans son petit empire, préférant être reine de Sceaux que simple princesse à la Cour'
C'était tout de même l'exil. A la mort de Louis XIV la duchesse tenta de nouveau de jouer un grand rôle. Elle intrigua pour que la régence du jeune Louis XV fût donnée au duc du Maine. Pour tout résultat elle se vit dépouillée de ses prérogatives princières. Elle décida alors de se venger du duc d'Orléans. [La] voilà qui fait sa petite Fronde. Elle conspire avec le prince de Cellamare, l'ambassadeur d'Espagne, toujours dans le dessein de sauver le petit roi d'une tutelle menaçante. En réalité, la conspiration aurait abouti à 'bouleverser la France au profit de l'Espagne', suivant l'expression d'Alberoni.
Le complot découvert le duc du Maine fut emprisonné à Doullens. Quant à la duchesse elle fut enfermée au château de Dijon, puis transférée à Châlon-sur-Saône, enfin au château de [Champlay].
En 1720 la liberté lui fut rendue et elle revint à Sceaux. Elle y reprit la vie brillante d'autrefois, avec cette différence qu'elle ne s'occupera plus de politique. 'Ah! le monde est plus diffcile à remuer que je ne le croyais, s'écria-t-elle, après son emprisonnement.'
Dès lors les fêtes de Sceaux ont moins d'entrain et de frivolité. Le Palais des fêtes est devenu l'Athénée des beaux esprits.
Elle réussit à s'entourer peu à peu de célébrités de toutes sortes. Outre Malézieu et l'abbé Genest, les poètes attitrés de la Cour ducale, Voltaire, le président Hénault, Dauchet, Fontenelle, Chaulieu, le marquis de Saint-Aulaire, Mme de Launay, sa lectrice favorite, des musiciens, plus tard d'Alembert, et d'autres moins célèbres, furent les habitués de la Cour de Sceaux.
Elle avait institué pour ses commensaux habituels une sorte de chevalerie, l'ordre de la mouche à miel, dans lequel on était admis à la suite d'un cérémonial, mi païen, mi bouffon, qui mérite d'être conté.
Une baguette d'or à la main, la duchesse du Maine présidait la cérémonie assise. sur un trône entouré de tentures de velours bleu., semé d'abeilles. Le récipiendaire attendait à genoux devant la duchesse qui symbolisait la reine des abeilles, la toute sagesse et la toute puissance. Il jurait sur le mont Hymette une inviolable fidélité à la grande fée. Il s'engageait à venir siéger chaque fois qu'il en serait requis pour la tenue d'un chapitre, au palais enchanté à Sceaux, chef-lieu de l'ordre. Il jurait de respecter les abeilles, d'aimer le plaisir, de danser, de garder une médaille frappée à l'effigie de la duchesse avec cet exergue : 'Louise, baronne de Sceaux, directrice de l'ordre perpétuelle de la mouche à miel'. La Duchesse du Maine lui passait alors au cou le précieux souvenir suspendu à un ruban citron, tandis que les assistants entonnaient ce refrain :
Viva sempre, viva ad in honore eresca
Il novo cavalliere della mosci
Ces petits divertissements étaient évidemment moins dangereux que les conspirations.
Ils ne déplaisaient pas aux invités 'mes bêtes", comme la duchesse les appelait, car ils furent longtemps fidèles à la Cour de Sceaux. Ils en gardaient même un ineffaçable souvenir, si nous en croyons ce poulet de Voltaire à la princesse : 'Il n'y avait au monde que Frédéric II qui pût m'enlever à la cour de Mme la duchesse du Maine.'
Château de Sceaux : Hercule à l'enfant
Malézieu, lui, le poète attitré de la duchesse, était meilleur garçon. Il avait écrit pour le pavillon de l'Aurore ces petits vers de courtisan, à la reine du lieu :
Ce n'est ni mon architecture
Ni cette divine peinture
Qui font mon espoir le plus doux ;
Le Brun, digne rival d'Apelle
A bien moins travaillé que vous
A rendre une gloire immortelle.
Malgré ma superbe structure
Le temps, tyran de la nature
Ebranlera mes fondements
Mais ma mémoire consacrée
Par vos nobles divertissements
Sera d'éternelle durée
Quoiqu'il en soit, quand la vieillesse vint, le vide se fit autour de la duchesse. 'A soixante-quinze ans, disait-elle, on ne contracte plus guère d'intimités nouvelles et les anciennes tendent à s'effacer dans la brume.' Saint-Aulaire ne paraissait plus , ni Fontenelle qui était bien vieux, ni le président Hainault. D'Alembert seul restait fidèle.
La duchesse du Maine meurt en 1753. C'est la fin de l'histoire brillante de Sceaux.
Le domaine revient alors à son second fils, le prince de Dombes, qui meurt deux ans plus tard en 1755. Son frère, le comte d'Eu, lui succède à Sceaux de 1755 à 1775.
A sa mort, son cousin germain, le duc de Penthièvre, fils du comte de Toulouse, hérita du château et de la baronnie. Penthièvre y vécut assez peu. Il tint lui aussi à Sceaux une cour de gens de lettres. Il mourut à Vernon en 1793 en prononçant ces paroles : 'Sortez de ce monde, mon âme, partez.' Il fut très regretté. Un journal révolutionnaire rendant compte de sa mort, l'appela le père des indigents.
sceaux devint, après lui, un bien national et fut confié à la garde d'un agent. On eut l'idée d'en faire une sorte d'école d'agriculture. On y cultiva du tabac. On tenta d'y acclimater des espèces de bœufs espagnols. Les trésors du parc et du château étaient bien menacés. La Convention fit enlever le plom des conduites d'eau pour fondre des balles et, des livres de la bibliothèque, on fabriqua des cartouches. On sauva toutefois quelques belles choses. L'Her[cule] de Puget notamment.
En 1798 le Directoire ordonna la vente. Une bande noire en fit l'acquisition. Six mois après, sur défaut de paiement, une enchère donna le domaine à M. Lecomte, négociant de Saint-Malo, pour 750.000 francs. Le nouveau propriétaire ne pouvant entretenir le parc et le château -on assure que le duc de Penthièvre dépensait chaque année 80.000 livres pour le seul entretien- fit démolir la belle demeure construite par Perrault.
L'annexe, appelée Ménagerie, qui est aujourd'hui le parc de Sceaux, tout voisin de l'Eglise, fut acquis par une société de citoyens de la ville.
En 1828, par son mariage avec Mlle Lecomte, le marquis de Trévise, seul fils du maréchal Mortier, devint propriétaire du domaine. C'est lui qui fit construite en 1856-1858, le château qu'on peut voir aujourd'hui et qui n'a aucun caractère. C'est avec les héritiers que le département de la Seine vient de traiter.
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On n'a pas fait savoir jusqu'ici quel serait désormais le sort du beau domaine de Sceaux. On a parlé de promenades publiques, de terrains de jeux, et même de lotissements modérés. Tout cela n'est pas incompatible, étant donné la dimension du parc, avec une restauration des parties les plus belles, les ressources provenant des ventes partielles ne pourraient-elles être affectées à ce dernier objet ? Il serait parfait que tout près de Paris, il y eût, avec Versailles, un autre spécimen de ces admirables jardins français dont le public pût jouir."
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Commentaire :
Comme d'autres auteurs de l'époque, Bernard de Vaulx commet de petites erreurs dans son récit. Le spectacle de la fête de 1677 n'eut pas lieu dans l'Orangerie d'Hardouin-Mansart, construite en 1686, mais dans l'orangerie primitive qui se situait dans l'une des ailes du château de Colbert.
De même, le domaine de Sceaux passa au duc et à la duchesse du Maine en 1700 et non l'année précédente. Le duc du Maine n'est en outre pas le deuxième enfant, mais l'aîné des enfants nés de la relation amoureuse entretenue par Louis XIV avec la marquise de Montespan. Pendant la période révolutionnaire, l'établissement rural de Sceaux n'était pas destiné à l'élevage de bœufs espagnols, mais de moutons Mérinos.
Enfin, l'auteur parle du château de "Chamblay", au lieu de "Champlay", où la duchesse du Maine séjourna en 1719 pendant son année d'exil, et de la statue d'Hermès, au lieu d'Hercule, que reproduit par ailleurs l'une des illustrations, avec une légende correcte.
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Le pavillon de l'Aurore apparaît sans les mascarons qui ornent aujourd’hui les tables en marbre du soubassement de la terrasse. Cette terrasse était auparavant simplement garnie d'un décor de rocaille. Les mascarons du pavillon de l'Aurore ont été reconstitués et replacés autour de la vasque du bassin, vers 1979-1980, sur le modèle de l’estampe éditée en 1766 par Jombert pour les Délices de Versailles […].
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SCEAUX DOMAINE REV13




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