SCEAUX (92) - REVUES
R. de BRYE
"Promenades : le château de Sceaux"
Monde & Voyages... Revue de l'Acutalité Universelle, 15 avril 1932, n° 32, pp. 245-246.
29,8 x 20,9 cm
Ham-Paris, collection Beaurain
***
***
En 192[3], le département de la Seine acquérait le château de Sceaux. Depuis, une partie du parc a été restaurée et ouverte au public, en attendant que soient terminés les aménagements de l'ensemble. Quant au château lui-même, ou, du moins, ce qui reste du château bâti par Colbert, il a été décidé qu'il servirait d'asile à un musée où seront recueillis les documents artistiques, historiques et épigraphiques de la région parisienne. Les travaux vont commencer. N'est-ce pas l'instant de rappeler les fastes de ce domaine, tout rempli des souvenirs de l'Histoire ?
***
Le château moderne de Sceaux, dont le sort avait déjà été discuté à maintes reprises, est sur le point de recevoir une destination définitive.
Le département de la Seine, qui s’en était rendu acquéreur, en 1923, vient, après réunion du Conseil général, de décider la création dans ses murs d’un musée historique de l’Île-de-France.
Un crédit de 492.000 francs a été voté à cet effet pour faire face aux premiers frais.
Si le château en lui-même ne présente aucun intérêt, il n’en est pas de même du parc. Les belles perspectives tracées jadis par Le Nôtre, ont failli, voici deux ans, être compromises par des projets de lotissement.
C’est grâce à l’initiative du Touring-Club, dont on ne saurait trop louer le rôle chaque fois qu’il s’agit de défendre nos trésors artistiques et naturels, que les restes mutilés de ce splendide domaine ont pu être sauvés. Bien peu de Parisiens connaissent l’histoire du château de Sceaux. Sa destinée brillante, puis misérable, offre plus d’une analogie avec celle de Marly.
La terre de Sceaux ne prend de notoriété qu’au moment de son acquisition par Colbert. Perrault viendra transformer, pour l’actif ministre de Louis XIV, l’ancienne demeure des ducs de Tresmes.
La nouvelle construction comporte cinq corps de logis coiffés d’un toit à la Mansard.
On ne saurait concevoir une belle construction sans un parc harmonieux. Le Nôtre, qui vient de terminer pour le roi les admirables jardins de Versailles, complétera pour Colbert l’œuvre entreprise par Perrault. C’est à Le Nôtre que l’on doit les nombreuses fontaines, le splendide bassin octogone qui s’élève à la place d’un ancien étang dit « la Mar Morte » et le grand canal entrepris plus tard pour le compte du marquis de Seignelay, fils de Colbert, qui devait engloutir des sommes énormes dans l’aménagement de Sceaux.
Seignelay construisit le pavillon de l’Aurore, peupla le parc de statues de Girardon et de Puget.
Les groupes de Coysevox, qui encadrent la grille d’honneur ont également été commandés par lui.
A la mort de Seignelay, qui laissait deux enfants en bas âge et une fortune très diminuée, il semblait que Sceaux dût tomber dans une profonde léthargie ; il n’en fut rien, bien au contraire, car c’et à partir de ce moment que le château parvient au faîte de sa splendeur.
La duchesse du Maine, petite-fille du grand Condé, installée à Châtenay chez M de Malézieux, ancien précepteur de son mari, ne pouvait passer devant Sceaux sans y jeter un regard d’envie. Son époux, d’un caractère effacé, menait une existence assez retirée, laissant à sa femme toute latitude pour organiser sa vie à sa guise.
C’est pourquoi, cédant aux sollicitations de celle-ci, le duc achète Sceaux en 1690 aux héritiers de Seignelay.
La jeune duchesse initiée par Malézieux aux plaisirs de l’esprit veut posséder une cour où les poètes et les philosophes auront la première place. Tout eût été à merveille si la duchesse s’était contentée de donner des fêtes où la poésie et la mythologie tenaient une grande place, mais comme beaucoup de nos femmes modernes, elle voulut se lancer dans la politique.
A la mort de Louis XIV, le testament de ce dernier ayant été cassé par le Parlement de Paris à l’instigation du duc d’Orléans qui réussit ainsi à écarter le duc du Maine du Conseil souverain, un complot est tramé par la Cour de Sceaux avec la complicité de l’Ambassadeur Cellamare pour renverser le régent.
Complot d’opérette qui ne devait pas tarder à être éventé car, un beau matin, l’infortuné duc, qui avait été fort peu mêlé à toute cette affaire, est sommé par une sorte de d’Artagnan nommé la Billarderie, de monter dans un carrosse qui, en fait de Pignerol, le mène à Doullens. La duchesse, quoique plus coupable, est traitée avec plus de ménagement.
L’arrestation des châtelains et la dispersion de leur Cour fut un événement salutaire ; quelques années de plus, au train qu’ils menaient, ils se trouvaient complètement ruinés.
Leur intendant, un homme d’ordre, profite de cette incarcération pour remettre leurs affaires en état.
Philippe d’Orléans, ignorant la rancune, fait relâcher le couple au bout de quelque temps. Leur Cour qui avait été plus ou moins embastillée, s’empresse aussitôt de les rejoindre. Les fêtes reprennent moins brillantes, moins coûteuses que jadis, jusqu’à la mort du duc survenue en 1736.
***
A la mort du duc, Sceaux passe successivement à ses deux fils, le prince de Dombes et le comte d’Eu.
A la mort de ce dernier, le domaine de Sceaux revient par héritage au duc de Penthièvre.
Le duc de Penthièvre a surtout laissé un nom dans les annales de la charité. Il vécut très simplement à Sceaux jusqu’à la Révolution. C’est à cette époque que Florian, le fabuliste, vint habiter Sceaux. Son corps repose dans le petit jardin qui entoure l’église. Le duc abandonne quelques années avant sa mort sa somptueuse habitation à sa fille, la duchesse d’Orléans, épouse de Philippe- Egalité.
A la Révolution, la duchesse prend le chemin de l’exil, tandis que son père s’étient à Vernon.
Sceaux est confisqué comme bien national ; faute d’entretien, toutes les splendeurs édifiées par les Colbert tombent en ruines.
Un nommé Lecomte achète Sceaux à l’époque du Directoire, mais, par la suite de l’état de délabrement de la construction, il est obligé de faire raser le château. Sa fille épouse le marquis de Trévise, fils du maréchal Mortier. C’est elle qui fait édifier le château en briques et pierres qui porte partout son monogramme et celui de son mari.
La fille de la marquise de Trévise, la princesse de Cystria, vend, en 1923, tout le domaine au département de la Seine, mais elle conserve le petit Sceaux, l’ancienne habitation où le comte d’Eu et le prince des Dombes vécurent leurs années de jeunesse, séparés ainsi de la Cour tapageuse de leur mère.
Des hôtes illustres ont défilé sous ces ombrages. Louis XIV fut successivement l’hôte de Colbert et de son fils. Colbert reçoit son roi très simplement, presque frugalement même. Le plat de résistance est un opéra classique donné dans l’orangerie.
Il n’en fut pas de même avec Seignelay qui tint à accueillir le roi fastueusement. Celui-ci, d’ailleurs, s’en déclare ravi.
Le roi revient plusieurs fois à Sceaux visiter la duchesse du Maine.
Par une belle journée d’été, j’ai erré longtemps dans ce parc débordant de végétation.
J’ai évoqué avec mélancolie l’époque brillante contée plus haut. La grille d’honneur est toujours flanquée de deux admirables groupes de Coysevox, l’un représentant le combat d’un dogue et d’un loup, l’autre celui d’une licorne et d’une salamandre.
Les deux pavillons, sertis de douves, qui figurent sur les gravures de l’époque, montent inlassablement leur faction.
A gauche de l’entrée, la splendide orangerie où Seignelay offrit à Louis XIV une pièce de Racine avec musique de Lulli tombe en ruines.
La toiture est crevée, la façade extérieure disparaît sous les échafaudages.
L’allée de la Duchesse, à gauche du château, véritable nef de verdure avec sa voûte formée par la cime d’arbres plusieurs fois centenaires conduit à une délicieuse statue.
Un peu plus loin, des vases de forme antique disparaissent dans les linceuls d’une végétation désordonnées.
Du terre-plein du château, l’on peut se rendre compte de l’ampleur et de l’audace des perspectives dues à Lenôtre.
L’octogone et le grand canal sont toujours en place, mais vides de leurs eaux.
Ce qui serre le plus le cœur au cours d’une visite à Sceaux est l’état du pavillon de l’Aurore.
Ce véritable bijou du XVIIe siècle disparaît comme l’orangerie sous les échafaudages.
Malgré ces tristes constatations, la remise en état de Sceaux semble en bonne voie.
L’Orangerie et le pavillon de l’Aurore échapperont à la ruine. Les nombreuses statues sont entourées de grillages qui les préservent des mutilations. D’autre part, le département de la Seine, grâce au montant des bénéfices retirés du lotissement d’une partie des terrains, pourra mener à bien cette coûteuse remise en état.
Le jour où cet important domaine aura retrouvé sa splendeur passée, les visiteurs afflueront à Sceaux comme à Versailles, Chantilly ou Fontainebleau.
***
Commentaire :
En se portant acquéreur du domaine de Sceaux en 1923, le département de la Seine met un terme aux projets de lotissement qui menaçait ce vaste écrin de verdure. En 1930, il confirme la création d'un musée dans le château des Trévise et décide de le nommer "musée de l'Île-de-France".
La paternité du château de Colbert à Claude Perrault (1613-1688) n'est pas attestée, même si celui-ci conçut probablement l'aménagement de la chapelle, située à l'extrémité de l'aile sud de la demeure. On a récemment avancé le nom d'Antoine Le Pautre (1621-1679), pour l'architecture du château et du pavillon de l'Aurore. Ce petit édicule ne fut pas construit pour le marquis de Seignelay, mais pour son père, peu de temps après l'acquisition de la terre de Sceaux, en 1670. Girardon sculpté la Minerve qui dominait la façade principale du château de Colbert. L'Hercule Gaulois de Puget fut acquise par Colbert pour être placée dans la cour d'honneur, puis les bosquets sud du jardin. Les groupes d'animaux de l'entrée principale, longtemps attribués à Antoine Coysevox, ont été réalisés par un autre sculpteur, Jean-Baptiste Théodon. Ils représentent un chien étouffant un loup et une licorne transperçant le coup d'un dragon, symbolisant le triomphe des vertus sur les vices.
Lors de la récpetion du roi Louis XIV par le marquis de Seignelay en 1685, la représentation de L'Idylle sur la paix ne fut pas donnée dans l'Orangerie d'Hardouin-Mansart, qui n'était pas encore construite, mais dans l'aile sud du château de Colbert, qui servait alors d'orangerie et de salle de spectacle à la belle saison.
Le duc du Maine racheta le domaine de Sceaux au mois de décembre 1700. La brillante cour de la duchesse du Maine marqua le séjour des nouveaux propriétaires, mais fut dispersée après la conspiration menée par la princesse, avec la complicité du prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne en France. L'arrestation, puis l'exil du duc et de la duchesse du Maine, laissa l'intendant , Pierre-Jacques Brillon (1671-1736), gérer les affaires de la maison princière, sous l'autorité du Régent Philippe d'Orléans et du comte de Toulouse, frère cadet du duc du Maine.
Il y a un petit décalage entre ce le texte et les illustrations de l'article, et l'état des premières restaurations entreprises par le département de la Seine : en 1932, le bassin de l'Octogone et le Grand canal avaient ainsi déjà été curés et leurs abords devaient bientôt être ouverts au public.
***
SCEAUX DOMAINE REV30
Commentaires
Enregistrer un commentaire
LAISSEZ VOS COMMENAIRES, REMARQUES ET QUESTIONS